Henri BÉRAUD (1885-1958)

Blog de l'Association Rétaise des Amis d'Henri Béraud (ARAHB)

"Retour, à nouveaux frais, sur l'affaire Salengro"

Posted on January 31 2015 by ARAHB

Compte rendu du livre L’Affaire Salengro – Quand la calomnie tue, publié par Daniel Bermond (1) aux éditions Larousse en 2011, paru dans la revue Livr’Arbitres (n°7, hiver 2012, p.18 ; repris dans le Cahier Henri Béraud n°XXVII, hiver 2011-2012, p.24-25) :

RETOUR, À NOUVEAUX FRAIS, SUR L’AFFAIRE SALENGRO

par Pascal Manuel Heu

La parution d’un énième livre sur le suicide de Roger Salengro, alors ministre de l’Intérieur du Front populaire, dans une collection intitulée "L’Histoire comme un roman" pouvait faire craindre un nouveau "romanquête" s’affranchissant des procédures rigoureuses de la recherche et de l’écriture historiques. Le sujet s’y prêtait, tant la mise en cause de la « presse d’extrême-droite » ne s’embarrasse que rarement de scrupules, d’aucuns, tel Christian Blanckaert (2), pouvant par exemple allégrement dénoncer sans relâche en Henri Béraud un meurtrier de plume sans prendre la peine de citer une seule fois ses écrits. C’est donc une bonne surprise que nous a réservée le journaliste Daniel Bermond (3) : autant il réussit à rendre son exposé des faits extrêmement vivant – si l’on ose dire – en optant pour un récit enlevé et en réduisant au maximum l’appareil critique, autant il se révèle à la fois précis et assez honnête.

S’appuyant sur un solide dépouillement des archives, de la presse, aussi bien régionale (le Nord d’où était issu Salengro) que parisienne, et des ouvrages et travaux universitaires l’ayant précédée, sa restitution de "l’affaire" présente la particularité bienvenue de ne pas se focaliser sur les événements de 1936, suivant en cela l’aussi instructif Ils l’ont tué ! L’affaire Salengro, que Thomas Ferenczi avait publié chez Plon en 1995 (dommage cependant que les titres choisis ne soient pas aussi nuancés que le contenu de ces deux ouvrages). Bermond consacre autant de place à en démonter les prémices et à montrer que L’Action française, Gringoire et autres Candide ont récupéré, et systématisé, une campagne de presse lancée depuis longtemps et menée tambour battant par les journaux communistes (l’expression « sale en gros et en détail », utilisée pour stigmatiser la traîtrise du dirigeant socialiste date de 1922, dans Le Prolétaire). Et s’il juge sévèrement les "calomniateurs" de Salengro, il restitue fidèlement leurs arguments, faisant par exemple le compte des témoignages à charge recueillis contre Salengro, ce qui le conduit à reconnaître que treize militaires bardés de décorations (dont onze anciens du 233ème RI pour le seul Gringoire) ne pouvaient pas tous avoir été soudoyés ou mus par l’animosité idéologique – l’explication par « la mémoire forcément incertaine » étant dès lors appelée à la rescousse, pas forcément à tort d’ailleurs. De plus, Bermond souligne le talent de certains des contradicteurs de Salengro (quelques maladresses et "fanfaronnades" de celui-ci n’étant en parallèle pas passées sous silence) et leur diversité, tous n’ayant pas versé ensuite dans la Collaboration (contrairement à une vision téléologique répandue), tels Henri Becquart ou Henri de Kérillis ; d’autres noms, moins connus alors, mais appelés à le devenir, sont opportunément rappelés (Raymond Cartier, Odette Pannetier). En définitive, l’auteur prend bien entendu le parti de Salengro et de ses défenseurs, mais sachons lui gré de l’avoir fait avec beaucoup moins d’œillères que la plupart de ses confrères et d’avoir présenté l’essentiel des pièces du dossier pour que chacun puisse se faire sa propre opinion.

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Notes :

(1) Le décès de Daniel Bermond, le 23 décembre 2014, a été annoncé par la revue à laquelle il collaborait le plus régulièrement, L'Histoire, dans son numéro 408 (février 2015, p.16).

(2) Roger Salengro – Chronique d'une calomnie, Balland, 2004.

(3) L’Affaire Salengro – Quand la calomnie tue, Larousse, janvier 2011, 288 p.